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Quand l’espace devient un partenaire pédagogique

Quand l’espace devient un partenaire pédagogique une école « sans bureau » en Finlande

, par Christophe Caron

Cette recherche menée par l’Université d’Helsinki montre que des environnements d’apprentissage flexibles peuvent favoriser la collaboration, développer l’autonomie des élèves et soutenir une évolution des pratiques pédagogiques lorsqu’ils sont pensés en cohérence avec les objectifs éducatifs.

Depuis plusieurs années, la Finlande expérimente de nouvelles formes d’organisation des espaces scolaires afin de mieux répondre aux évolutions des pratiques pédagogiques. Parmi ces expérimentations figure une école primaire de la région d’Helsinki particulièrement originale : une école dite « sans bureau » (*deskless school*), où les salles de classe traditionnelles ont laissé place à une succession d’espaces ouverts, modulables et reconfigurables.

Cette école a fait l’objet d’une recherche menée par Hanna Reinius, Tiina Korhonen et Kai Hakkarainen, de l’Université d’Helsinki, publiée en 2021 dans la revue Learning Environments Research.

L’intérêt de cette étude dépasse largement la seule question de l’aménagement. Elle montre comment un environnement physique peut soutenir - sans jamais la déterminer - une évolution des pratiques pédagogiques et professionnelles.

Une question simple : que change réellement un nouvel espace ?

Les auteurs cherchent à répondre à une interrogation essentielle : que se passe-t-il lorsque l’on modifie profondément les espaces d’apprentissage ?

L’objectif n’est pas de savoir si une architecture innovante améliore automatiquement les résultats scolaires, mais d’observer comment enseignants et élèves s’approprient un environnement conçu pour favoriser davantage de coopération, de mobilité et d’autonomie.

Pour cela, les chercheurs ont suivi pendant trois semaines une classe de CE1 (17 élèves de 8 à 9 ans et leurs deux enseignants) au sein d’une école récemment construite. L’étude repose sur quinze séances d’observation en classe, complétées par des entretiens avec les enseignants et plusieurs groupes d’élèves.

Les hypothèses de la recherche

L’étude repose sur une idée centrale : l’espace scolaire ne constitue pas un simple décor de l’activité pédagogique.

Les chercheurs mobilisent la théorie des « affordances », selon laquelle un environnement offre certaines possibilités d’action plutôt que d’autres. Autrement dit, la configuration des lieux peut encourager certains comportements, faciliter certaines interactions ou rendre possibles de nouvelles organisations du travail, sans pour autant les imposer.

Les auteurs formulent ainsi plusieurs hypothèses :

* des espaces flexibles favorisent davantage les apprentissages collaboratifs ;
* ils développent l’autonomie et le pouvoir d’agir des élèves ;
* ils renforcent la coopération entre enseignants ;
* ils permettent l’émergence d’une nouvelle culture professionnelle plus ouverte et plus collaborative.

Une organisation spatiale pensée pour la pédagogie

L’école étudiée rompt avec l’organisation classique des salles de classe.
Chaque unité d’apprentissage est organisée autour d’un vaste espace central (« Agora ») distribuant plusieurs espaces spécialisés : salles équipées de poufs, tables mobiles, ballons d’assise, espaces de regroupement ou de travail plus calme. Les enseignants ne disposent plus de bureau fixe et circulent continuellement entre les différents espaces. Les cloisons vitrées permettent de maintenir une visibilité permanente entre les groupes.
L’objectif architectural n’est pas de supprimer les salles mais d’offrir aux enseignants une palette d’environnements adaptés aux différentes situations pédagogiques.

Des élèves qui collaborent naturellement

Les observations montrent que le travail en binôme ou en petits groupes devient la norme.
Pendant les quinze séances observées, les élèves collaborent en permanence. Ils s’entraident, confrontent leurs idées, se déplacent librement pour rejoindre leurs camarades et choisissent l’espace qui leur semble le plus favorable pour apprendre.
Les entretiens confirment cette perception.
Les élèves expliquent apprécier de pouvoir travailler avec leurs amis, demander de l’aide lorsqu’ils rencontrent une difficulté et choisir eux-mêmes leur place selon leurs besoins de concentration.
L’espace semble ainsi soutenir le développement de leur autonomie. Les chercheurs parlent d’une véritable "agency", c’est-à-dire d’une capacité accrue des élèves à prendre des initiatives dans leur manière d’apprendre.

Une coopération renforcée entre enseignants

Les effets concernent également les adultes.
Les enseignants décrivent une transformation importante de leurs pratiques professionnelles.
L’absence de salles fermées favorise les échanges spontanés, les observations mutuelles et surtout le co-enseignement. Les temps de préparation deviennent plus fréquents et plus structurés afin de coordonner l’utilisation des différents espaces.
Les chercheurs soulignent que cette coopération ne résulte pas uniquement de la bonne volonté des équipes : elle est rendue plus naturelle par l’organisation même des lieux.
L’architecture agit ici comme un facilitateur des collaborations professionnelles.

Une relation différente entre élèves et enseignants

Les observations mettent également en évidence une évolution des relations pédagogiques.
Sans bureau magistral ni disposition frontale permanente, les enseignants circulent davantage parmi les élèves. Les échanges deviennent plus informels et plus fréquents. Les élèves sollicitent plus facilement leurs enseignants, tandis que ceux-ci sont davantage présents au cœur de l’activité des groupes.
Selon les chercheurs, cette proximité contribue à créer un climat scolaire plus serein et plus coopératif.
Les enseignants estiment également que l’ouverture des espaces favorise une meilleure connaissance entre élèves issus de différents groupes et pourrait contribuer à réduire certaines situations d’isolement ou de harcèlement, même si cette observation demanderait à être confirmée par d’autres recherches.

L’espace ne transforme pas l’école à lui seul

L’un des apports majeurs de cette recherche réside justement dans sa prudence.
Les auteurs insistent à plusieurs reprises sur le fait que l’espace, à lui seul, ne produit aucun changement pédagogique.
Un établissement peut parfaitement conserver des pratiques très traditionnelles dans des locaux innovants.
À l’inverse, les espaces flexibles offrent des possibilités nouvelles qui ne deviennent effectives que si les équipes s’en emparent volontairement. Les enseignants interrogés expliquent d’ailleurs avoir dû remettre en question certaines habitudes professionnelles et apprendre progressivement à exploiter les potentialités des nouveaux espaces.
L’architecture apparaît donc comme une condition facilitatrice, mais jamais comme une solution miracle.

Ce que cette recherche apporte aux réflexions sur les espaces scolaires

Cette étude apporte un éclairage particulièrement intéressant pour les démarches de transformation des établissements scolaires.
Elle montre que les espaces peuvent soutenir des objectifs pédagogiques lorsqu’ils sont pensés conjointement avec les pratiques d’enseignement.
Ils peuvent favoriser la coopération entre élèves, renforcer l’autonomie, encourager les échanges entre enseignants et contribuer à faire évoluer progressivement la culture professionnelle de l’établissement.
Mais elle rappelle également une idée essentielle : ce ne sont pas les bâtiments qui transforment l’École.
Ce sont les usages que les équipes développent à l’intérieur de ces bâtiments.

L’espace devient alors non plus un simple contenant de l’activité scolaire, mais un véritable partenaire de la pédagogie.

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Référence

Reinius H., Korhonen T. & Hakkarainen K. (2021). *The design of learning spaces matters : perceived impact of the deskless school on learning and teaching*. Learning Environments Research, 24, 339-354.